C’est une séance d’analyse de pratiques professionnelles un peu particulière en ce jour chaud de juin.
Particulière à plusieurs titres. Parce qu’habituellement organisé avec 3 professionnelles du champ social, ce travail se transforme en séance particulière pour une seule d’entre elles, se rapprochant d’un travail de supervision, qui tisse plus intimement problématique professionnelle et résonnances personnelles.
Et parce que face à la chaleur étouffante du cabinet, je lui propose un temps de travail dehors, dans le beau jardin public tout proche.
Soucieuse de nous assurer une hydratation suffisante, je prépare un sac avec bouteille d’eau et gobelets. Sac que spontanément la professionnelle propose de porter. Cette anecdote sera précieuse pour la suite.
Pour marquer l’entrée dans de la séance, comme on entre dans le jardin, je lui propose d’adopter un rythme beaucoup plus lent que la marche rapide qui nous a amenées du cabinet au parc. Cette déambulation provoque déjà un étonnement chez la professionnelle, habituée à sillonner son département dans des journées trépidantes, où elle enchaine rendez-vous de bureau et visites à domicile.
Ce jour-là, elle souhaite aborder sa colère face à plusieurs situations qu’elle rencontre : des bénéficiaires qui ne semblent pas se saisir de l’aide qu’elle leur apporte.
Cette colère s’imprime dans ce rythme de marche soutenue, qu’elle parvient difficilement à ralentir malgré ma proposition. Elle en arrive à la conclusion qu’elle « porte ces bénéficiaires », mais que ce qu’elle porte finalement, ne lui appartient pas.
Je fais un parallèle avec son insistance pour porter le sac contenant l’eau et les gobelets, et lui propose une expérience de cognition incarnée : marcher en conscience avec le sac, en étant attentive à tous ses ressentis physiques, à son vécu émotionnel et aux mouvements de ses pensées, puis de refaire la même chose sans le sac. D’abord à l’ombre, nous répéterons cette alternance en choisissant un trajet plus exposé au soleil, ajoutant un peu d’adversité.
Installées sur un banc, je l’invite à partager ce que cette expérience fait résonner en elle. Elle me confie avoir pris conscience du caractère familier d’être chargée, que c’est pour elle une habitude (ses sacs de travail avec ses dossiers, le sac des affaires de son enfant encore petit). Déambuler sans rien, pas même son sac à main laissé au cabinet, lui procure une légèreté, une ouverture, une sensation très agréable de liberté.
Elle se demande alors : que porte-t-elle donc en voulant portant la bouteille d’eau ?
Je lui propose, alors que nous sommes toujours assises sur le banc, de prendre la bouteille dans ses mains. De la sous-peser, de la regarder. Qu’est-ce qu’elle porte en effet, en portant la bouteille ?
Ce geste vient résonner en totale contradiction me dit-elle, avec ce qui est enseigné à l’école des travailleurs sociaux : de ne pas faire à la place de, mais avec. Ce disant, elle repose la bouteille entre nous, qui devient invisible, cachée à son regard.
Lui faisant remarquer, je lui propose de la placer au sol, devant elle, en lui demandant ce que cela provoque en elle. « C’est inconfortable » me répond-elle : la bouteille est posée par terre, sans le sac, transparente, nue, c’est trop crû.
Je propose alors de la remettre dans le sac, qui est de nouveau placé devant-elle, au sol. Elle n’a pas à le porter, mais il est visible. C’est plus acceptable. Elle m’exprime alors « c’est bizarre cette part de moi qui est comme arrachée à mon flanc, et posé là ».
« Une part de moi », ce sac, avec cette bouteille, qui représentait initialement la problématique des bénéficiaires qu’elle accompagne, et qui la met tant en colère. Emerge un sentiment de culpabilité face au fait de ne rien pouvoir faire pour porter.
Elle me confiera savoir que choisissant ce métier, elle avait besoin de réparer une histoire personnelle. C’est une thématique intime, qui mérite d’être explorée en profondeur, dans un cadre plus adapté que nos séances professionnelles d’analyse de pratique, de surcroît habituellement en collectif. Elle aura l’occasion de le travailler par ailleurs, dans un accompagnement plus thérapeutique.
Pour intégrer ce qui a germé pendant cette séance, je lui propose de reprendre la marche en direction de la sortie du jardin, d’abord en prêtant attention au Cœur, à ses émotions. Elle ressent un apaisement, une légèreté. Puis à la Tête, en élaborant une synthèse de ce qu’elle retient : laisser aux bénéficiaires les choix qui leur appartiennent. Et enfin au Corps, avec ce qu’il a envie de faire. Avisant un petit canal d’eau vive, elle y voit une belle métaphore de l’intention de laisser couler. Et décide d’y déverser le contenu de la bouteille. L’eau stagnante et réchauffée n’y est plus enfermée, elle retrouve sa fluidité, libre.
De retour au cabinet, je m’interroge sur cette séance singulière, et la plus-value de la pratique dehors. Passer par le corps, a permis d’expérimenter, de manière incarnée la thématique de « porter », sans psychologiser, sans analyser, ce qui aurait rapidement glissé vers le champ de l’intime, effleuré en toute fin de séance.
Non que ce soit à éviter, mais nous étions dans un cadre de séance d’analyse de pratique professionnelle, que je distingue d’un travail de supervision émotionnel.
En restant à l’intérieur, le champ émotionnel aurait été décortiqué, car il n’y aurait eu que cette matière, dans des circonvolutions peut-être un peu stériles, bridées par le cadre professionnel. Mobiliser le registre K1 du modèle AKENES, passer par le corps en mouvement, ressentir concrètement le poids de la bouteille, a permis de déclencher une prise de conscience sur sa posture professionnelle identifiant une dissonance avec sa culture de métier, qu’elle a souhaité réajuster.
Et ce, sans dénier les aspects plus émotionnels et intimes qu’elle décidera, ou non, de développer dans un autre espace dédié, plus thérapeutique.

