Stable comme un rocher

J’accompagne Alice (son prénom a été modifié) depuis plusieurs mois, dans un contexte de souffrance au travail, émaillé de violences répétées, qui a provoqué un état anxio-dépressif réactionnel nécessitant un arrêt maladie très long.
Lors de cette séance, elle m’explique se sentir un peu mieux, avec moins d’accès de panique, mais ne comprend pas pourquoi elle se trouve si vulnérable à des vagues émotionnelles qui la submergent.
Je l’entends m’exprimer ses interrogations sur la recherche des raisons qui provoquent ainsi ces états émotionnels intenses, sa tête prenant le dessus pour trouver des explications. N’y parvenant pas, Alice éprouve de la colère à l’égard d’elle-même, et un certain découragement.

Me sentant moi aussi enfermée dans cette quête sans solution de l’explication du « Pourquoi », je lui propose de « descendre dans son corps » pour me décrire précisément les sensations éprouvées par cette vague émotionnelle, qui vient d’être réactivée par son évocation même.

Elle me décrit la pesanteur qui soudain l’accable, la sensation de lourdeur qui l’envahit et la fige. Comme une inertie massive. Comme un rocher. Un énorme bloc de granit, un monolithe, qui ne bougera pas, qui restera là où il est. Elle visualise parfaitement cette masse inerte et évoquant sa fatigue, elle sent qu’il s’ancre encore un peu plus dans le sol où il est posé.

Souhaitant m’appuyer sur la métaphore du rocher, en exercice de nature miroir, je l’invite à explorer ce qu’elle ressent, puis ce que cela lui évoque. Elle éprouve cette fatigue, ce manque d’allant qui l’arrime au sol. Mais elle m’exprime aussi y voir de la stabilité. Je lui suggère alors d’imaginer ce que cela ferait si le rocher pouvait rouler. Elle imagine immédiatement qu’il pourrait se poser dans l’herbe. Rapporté à sa propre expérience, elle met en lien sa difficulté à « sortir de sa zone de confort », par peur de ce qu’elle ne connait pas. Elle avoue choisir régulièrement d’endurer l’adversité d’une situation familière, plutôt que d’affronter la peur de l’inconnu. La stabilité semble être pour elle une réassurance, qui se transforme en piège.

Me vient alors l’idée de lui faire expérimenter une autre approche de la stabilité, par le corps, et l’invite à se déchausser, se positionner debout pieds parallèles, genoux déverrouillés et bassin légèrement rétroversé, pour qu’en fermant les yeux, elle puisse être à l’écoute de sa posture, en équilibre. Faisant moi-même l’exercice pour la guider dans les points de focalisation de son attention, je lui demande de me décrire ce qu’il se passe dans ses pieds, ses jambes, son tronc. Elle identifie tous les micro mouvements du corps qui se réajuste en permanence. Elle associe alors une autre dimension à la stabilité : non l’immobilité inerte du rocher, mais ces jeux d’équilibre et déséquilibre.
Elle associe alors cette question de « sortir de sa zone de confort », à son projet de randonnée au long court, pour lequel elle ne se sent pas capable, ce qui provoque de nouveau une vague émotionnelle qui la fige.
Inspirée par son projet de randonnée, je l’invite à expérimenter ce que la marche produit, en étant attentive aux équilibres et déséquilibres provoqués par ses pas lents, pieds nus dans l’herbe, pour éprouver une nouvelle sensation de stabilité. Puis, tel un jeu de 1-2-3 soleil, je lui suggère de se figer, comme elle le vit sous l’emprise émotionnelle. Nous répétons plusieurs fois l’expérience, avec toujours le fil du descriptif de ce que cela vient provoquer en elle (sensations physiques, émotions, pensées, mais aussi les comportements que cela lui donne envie de faire, suivant le modèle interactionnel des TCC et le principe des 4C). Elle identifie progressivement que la mise en mouvement lui permet de retrouver un pouvoir d’agir. Que la stabilité peut être vécue, non dans un figement paralysant, mais dans une suite de pas, calmes et assurés, lui permettant de « sortir d’une zone d’inconfort ».

Nous convenons que d’ici la prochaine séance, elle pourrait initier ce comportement alternatif : à chaque vague émotionnelle qui viendrait la submerger, plutôt que de la subir en cherchant désespérément le « Pourquoi », qu’elle puisse en conscience, faire quelques pas. Faisant ainsi « rouler le rocher vers un endroit herbeux plus confortable » et observer ce que cela produit.

Sur cette conclusion, nous raccrochons le téléphone.
Car oui, cette séance « d’écothérapie » s’est déroulée par téléphone, Alice ayant dû s’absenter quelques semaines.
Etait-ce vraiment de l’écothérapie ? Je m’interroge, en trouvant tout de même beaucoup de similitudes avec ce qui aurait été initié au jardin où je travaille habituellement : s’appuyer sur des éléments de nature comme support métaphorique, se relier aux sensation physiques, pieds nus sur l’herbe (alors que moi-même j’étais pieds nus sur le parquet de mon cabinet), se remettre en mouvement de marche.
Une chose est sûre, jamais je n’aurais imaginé de telles suggestions si je n’avais pas conduit des consultations en nature. Avec Alice, mais aussi avec de nombreux autres patients.
Comme si ma pratique se trouvait durablement irriguée par l’inspiration du milieu naturel. Travailler en extérieur modifie profondément mon geste professionnel, sans même finalement que j’en ai toujours conscience.

Auteur : Géraldine Loubriat