Une séance d’écothérapie pour une enfant accompagnée de son père, sur le thème de la mort.

Alix, 9 ans, a peur de la mort ; elle me confie dans le cabinet : « j’ai pas envie de grandir, car après je vais mourir. » Elle a un contact direct, une intelligence vive, et une certaine agitation.

La première partie de l’accompagnement psychothérapeutique avait porté sur la séparation de ses parents, survenu quand elle avait 4 ans. « J’ai l’impression que c’est de ma faute, si vous êtes séparés », leur avait-elle dit. Il faudra tout un processus pour qu’elle donne un autre sens à cette séparation, restaure son estime d’elle-même et sente qu’elle a bien sa place dans la famille recomposée.

À présent, cette situation semble plus apaisée, mais Alix me dit : « depuis la mort de mes deux arrière-grand-mères, je pense à la mort. » Le travail de deuil vécu au cabinet ne semble pas suffisant pour l’apaiser, malgré son dessin de « cercles de vie », dans lequel chaque être crée d’autres êtres, pour que continue la vie.

En entendant sa phrase « j’ai pas envie de grandir, car après je vais mourir », et en voyant comme elle continue des comportements d’auto-sabotage, je songe à l’opportunité d’une séance au parc. Mon intention thérapeutique est qu’elle puisse découvrir la place de la mort dans la nature, mais aussi qu’elle ressente mieux sa place dans son arbre généalogique. Je fais cette proposition à Alix puis à son père, qui en sont d’accord.

Quand la nature est une cothérapeute

Au début de la séance suivante, nous marchons tous les trois vers le parc voisin; en arrivant dans une zone plus sauvage, je demande à Alix « qu’est-ce qui est mort ici ? » Nous sommes en janvier, les arbres sont nus. Elle me montre les feuilles mortes au sol. « Qu’est-ce qu’elles vont devenir? » lui demande-je ; Elle hésite… J’invite son père à l’aider, puis elle me montre la terre noire sous les feuilles : « c’est du terreau, dit-elle, un peu craintive. Ça fera de la nourriture pour les jeunes arbres. »

Quand je lui demande d’où viendront les nouvelles feuilles, elle me montre le bourgeon prêt à éclore au prochain printemps. « Alors qu’est-ce qui s’arrête et qu’est-ce qui continue? » demande-je. Alix réfléchit, et me dit que même quand la feuille meurt, l’arbre continue à vivre. « Et même quand l’arbre va mourir, la vie continuera », dit-elle en me montrant une graine « hélicoptère » qu’elle s’amuse à faire voler.

J’observe l’interaction entre Alix et son père, et prends soin de rester en retrait pour favoriser la transmission qui se joue entre eux.

Quand il me semble qu’Alix a donné du sens au cycle de l’arbre, qui inclut la mort d’un élément dans le contexte d’une vie plus large qui se continue, je reviens à ma deuxième intention thérapeutique. Je lui propose qu’elle crée son arbre de vie, aidée par son père, en glanant des éléments naturels qui symbolisent chacune des personnes (jusqu’aux grands parents), mais aussi des éléments qui symbolisent chacun des liens. Elle se lance dans cette création comme dans un jeu, en donnant des missions à son père ; je les regarde collecter feuilles, bâtons, cailloux, fruits, et composer sur la pelouse voisine une symbolisation de l’arbre généalogique d’Alix.

Puis elle me le présente et me l’explique. Enfin, pour qu’elle ressente encore mieux sa place dans son arbre, je lui propose qu’elle place ses deux pieds face à la petite feuille qui la représente et qu’elle pose sa main gauche sur son papa symbolisé par une fleur, et sa main droite sur sa maman symbolisée par un fruit. Pendant que son père pose une main sur son dos, Alix ressent la place qu’elle a dans son arbre de vie. Elle se sent bien, nous dit-elle avec un grand sérieux. Je lui propose de prendre imaginairement une photo de son arbre et de cette sensation. Et j’ajoute « Alix, la petite feuille que tu es mourra un jour, mais la vie va continuer dans ton arbre. »

Sur le chemin du retour vers le cabinet, je lui suggère qu’elle pourrait montrer à sa mère la photo qu’a pris son père, pour qu’elle la voit aussi. Et aussi dessiner son arbre de vie de retour chez elle. Elle acquiesce. Son père me confie qu’il a aimé cette séance : « j’aime être dans le faire ».

Les fondements théoriques de cet accompagnement

Lors de cet accompagnement, je me suis appuyé sur le modèle AKENES décrit dans l’ouvrage du collectif Terra Sylvia : L’écothérapie – fondements et pratiques (Editions DeBoeck supérieur). Ce modèle propose de différencier 6 niveaux d’interaction avec le paysage naturel : Attention, Kinesthésie et sensation, régulation Emotionelle, Narration, Enseignement, Soi élargi.

Ainsi au début la marche a mobilisé le corps d’Alix : c’est le K de Kinesthésie.

En arrivant dans le parc, je lui ai proposé d’être attentive à la présence de la mort dans la nature autour d’elle : c’est le A de Attention.

En explorant le fonctionnement de l’écosystème, elle a mieux compris la place de la mort : c’est le E de Enseignement.

En symbolisant des personnes de sa famille par des éléments de la nature, elle a pu créer son arbre généalogique : c’est le N de narration.

En entrant en contact corporel avec son arbre, elle a pu sentir sa place et un sentiment d’apaisement : c’est le E de régulation Emotionnelle

Enfin, en faisant le lien entre son arbre et l’arbre dont elle venait de comprendre le cycle de vie, elle a pu sentir son appartenance à ce vaste monde : c’est le S de Soi élargi.

Ainsi dans cette séance d’écothérapie la nature a été un cothérapeute, puisque qu’elle a :

  • offert un espace au besoin de bouger d’Alix,
  • stimulé sa sensorialité,
  • enseigné la place de la mort dans la vie,
  • offert des éléments variés pour symboliser l’arbre généalogique d’Alix,
  • permis une expérience incarnée de lien entre les structures personnelles d’Alix et les structures universelles.

De mon côté, mon rôle de thérapeute a été de formuler une intention claire à partir de ce que j’ai perçu du besoin d’Alix.

Mais aussi de choisir une attitude au service de cette intention (me mettre dans un certain retrait pour favoriser son interaction avec la nature et avec son père.)

Et enfin de choisir des dispositifs expérientiels adaptés au processus d’Alix, en m’appuyant notamment sur la structure du modèle AKENES.

En conclusion, il me semble que le contact avec la nature peut enrichir les processus thérapeutiques en amenant tout ce qui est peu présent en cabinet : mouvement, sensorialité, inspiration par la diversité du monde, sentiment d’appartenance collective. Et cela est probablement plus net encore pour les thérapies d’enfants, dans lesquelles la dimension verbale est limitée.

Auteur : Yann Desbrosses